Vyrhelle's profileLe petit monde de Vyrhel...PhotosBlogListsMore ![]() | Help |
L'enfant des loups (part 6)... Suite chapitre 2 Le jeune prince effondra littéralement sur son lit sans même prendre la peine de se dévêtir. Dehors, au travers de la grande porte fenêtre de sa chambre, la lune était belle dans un ciel que le froid grandissant rendait limpide. Il la regarda un long moment, les sens encore anesthésiés par l’alcool, mais ravi de sa soirée. Gadreel avait de suite sympathisé avec le jeune prince et tous deux s’étaient vite retrouvés avec une énième chope de bière à la main en chantant à tue-tête dans la taverne des refrains populaires et paillards, une femme à chaque bras. Femmes dont l’une au moins avait du finir la nuit dans le lit de Gadreel. Cette pensée fit sourire Kael qui secoua la tête d’une consternation feinte. Lui était reparti seul, souhaitant d’avantage la solitude ce soir-là que les charmes d’une inconnue. Raekwon et Eithel n’avaient pas pris part aux festivités, ayant disparus rapidement, sans doute pour préparer leur départ au petit matin pour la frontière Est. Il était convenu que le groupe de mercenaires reviendrait d’ici trois jours pour faire leur rapport. Kael, allongé sur son lit avec le sentiment de sa tâche accomplie, laissa donc son esprit se perdre en regardant cette lune gibbeuse. En l’absence de Raekwon, le jeune noble allait reprendre son banal quotidien, entre courtisans de la cour et devoirs de prince. Cette perspective le fit soupirer. Il mourrait d’envie de partir lui aussi pour la frontière et ainsi laisser derrière lui l’ennui de sa vie où tout était si prévisible. De plus, il repensait à sa mère, qui depuis qu’il avait eu ces cent ans et donc sa majorité, ne manquait jamais de lui glisser régulièrement des insinuations mal déguisées : il était temps pour lui de penser à trouver une compagne dans la haute société elfique. Cette seule idée lui faisait irrémédiablement lever les yeux au ciel. Il connaissait que trop bien toute ces jeunes femmes, élevées dans la perspective de devenir des épouses modèles. Kael les connaissait toutes depuis l’enfance. Soumises, douces, serviables, aimables, polies, en somme de dociles et parfaites maîtresses de maison… Kael les trouvait plus fades les unes que les autres. Il préférait, et de loin, la compagnie des filles de joie que l’on trouvait aux abords voir dans la taverne du vieux chêne. C’étaient des filles au fort caractère, surprenantes et souvent imprévisibles. Et Kael aimait parler longuement avec elles, tout autant qu’il aimait se perdre sur leur corps dénudé. Pour le moment, il arrivait à faire taire sa mère par un baiser sur le front et un sourire amusé, tout comme à se satisfaire de ses escapades nocturnes mais il savait que cela ne durerait pas. Son esprit, cette fois, embrumé par l’alcool le rendait décidément de plus en plus sombre. Il regarda encore et toujours cette lune descendante. Cela lui rappela que les elfes lunaires disaient la déesse de la Lune, Ylia, capricieuse quand la lune déclinait. Il ignora pourquoi il pensa à cela. Son humeur morose, cette lune magnifique ou peut-être tout simplement sa rencontre avec Eithel. Il eut soudain un sourire en coin. _ Ylia. Déesse des illusions et des songes… Est-ce toi qui joue ainsi avec mon humeur ? Que ne préfèrerais-tu pas m’envoyer un de tes doux rêves au parfum d’inconnu et d’insolite ? J’ai envie de rêver à des lieux loin d’ici… Il avait dit cette étrange prière à une déesse qui n’était pas celle de son peuple avec de l’ironie amusée dans la voix. Et après un sourire moqueur à l’astre blanc, il se roula sur le côté pour lui tourner le dos et se résolu à tenter de dormir un peu. Et l’alcool agissant, il s’endormit presque aussitôt. Cependant, dans la douceur de cette nuit d’automne, sous les rayons froids de la lune, sa prière sarcastique fut entendue. Et à peine avait-il fermé les yeux et sombrer dans ses rêves qu’il y vit une femme masquée qui marchait vers lui dans un décor uniformément noir. Cette apparition avait de longs cheveux noirs qui tombaient en cascade sur ses épaules et sur le haut d’une longue robe blanche et noire. D’apparence, elle n’avait rien de particulier. Grande, élancée, gracieuse dans ses mouvements lents et vaporeux, Kael ne voyait en réalité que son masque d’argent ciselé qui cachait en grande partie son visage, ne laissa pas deviner ses traits. Elle s’arrêta et le regarda. Puis tendit une main vers lui. _ Rêve. Aussitôt l’image de son songe se brouilla, la femme disparut et Kael perdit pied, se retrouvant comme chutant dans des ténèbres insondables. Il en eut un sursaut réel dans son sommeil. Mais ne se réveilla pas pour autant comme prisonnier de ce songe. Il n’y avait que des ténèbres autour de lui. Rien d’autre. Il finit par en perdre ses repères et se demanda s’il tombait, montait ou était tout simplement immobile. Finalement, ses pieds touchèrent une surface plus ou moins solide, comme une terre détrempée par la pluie, lui apportant un repère succinct mais rassurant. Pourtant il ne pouvait se fier qu’à son toucher, le noir opaque obstruant toujours tout, dans un silence de mort. Il plissa les yeux comme pour tenter de voir dans ces ténèbres, mais rien. Il ne voyait même pas son propre corps. D’ailleurs en avait-il encore un ? Il ne le sentait plus et n’osait vérifier en tentant de poser une main sur son propre torse. Il préféra se concentrer sur ce qui l’entourait. Mais il n’y avait absolument rien. Devant ce constat, il tenta un premier pas, même s’il était incapable de voir ses pieds. Puis un deuxième suivit aussitôt. Voyant que rien ne se produisait, il ne s’arrêta pas et continua sa progression dans le noir. Cela dura un long, un très long moment. Une éternité, même pour l’elfe qu’il était. Et toujours le noir, toujours ce silence, toujours la solitude la plus absolue. Il se mit à se parler à lui-même, cherchant à briser de sa voix ce silence qui le mettait de plus en plus mal à l’aise. _ Ca m’apprendra à l’ouvrir. Tu voulais de l’inconnu, hein ? Et bien te voici servi mon pauvre Kael… Quoi de plus inconnu qu’un lieu qu’on ne peut même pas voir ? Quel rêve… Mais est-ce bien un rêve, hein ? Oui, bien sûr que c’en est un. Et je vais me réveiller dans mon lit, j’aurai sûrement une sérieuse gueule de bois et avec un peu de chance, ma mère pour venir encore me harceler dès le petit déjeuner… Il finit par se taire. Depuis combien de temps était-il ici ? Le doute envahit soudain son esprit. Tout ça était trop étrange, plus déroutant qu’un rêve, car plus net, plus précis. Il ralentit soudain un peu l’allure. Pour finalement s’arrêter. Il fit un tour sur lui-même, cherchant le moindre indice, la moindre chose dans ce noir devenu oppressant. Il se mit à sentir sa respiration s’accélérer, ses mains devenir moites. Il avait à présent la gorge sèche et un frisson parcouru son dos. Il était envahi doucement par un sentiment de peur et de panique, au point qu’il regretta finalement ses paroles. Il avait le goût de l’aventure, mais là cet endroit était trop étrange. Inconnu, oui, insolite, tout autant, mais ce n’était pas vraiment ce que le prince avait en tête quand il avait fait sa requête. Il réalisa qu’il avait peut-être offensé cette déesse que son peuple ne connaissait que par les récits des voyageurs. Il passa sa main sur son visage et regarda à nouveau de tous côtés, à présent véritablement mal à l’aise et inquiet. Finalement, il se mit à parler plus fort, comme pour emplir cet espace désespérément vide et noir. _ Il y a quelqu’un? Rien, pas même un écho ou une résonance. Il recommença plusieurs fois, de plus en plus fort. _ … Répondez ? Il y a quelqu’un ? Qui m’a mené ici ? Est-ce vous Ylia ? Existez-vous réellement ? Si c’est le cas, je suis confus et désolé. Je ne pensais pas offenser une déesse. Une véritable déesse. Je ne suis qu’un idiot… Toujours aucune réponse. Il était seul, désespérément seul. Il se remit donc à marcher pour tromper son inquiétude. Il marcha droit devant lui, à grandes enjambées, puis de plus en plus vite et finit par courir comme un fou. _ Répondez !! Je ne peux être seul ici !! Répondez !! Il courra tant et si bien que ses jambes finirent par se dérober sous lui et il acheva sa course sur le sol. Il réalisa alors que ce sol était froid. Glacial même. Il resta malgré tout un moment sans bouger, presque exsangue et étalé de tout son long dans cet endroit. Son regard était perdu, vide. Il avait l’impression d’être là depuis des heures. Il réalisa qu’il était peut-être bien inutile de bouger d’avantage. Il repensa à la journée qu’il avait passée, cherchant dans sa réalité les moyens de conserver son calme. C’est alors que la peur assaillait à nouveau son âme que quelque chose vacilla devant son regard. Aussitôt, le prince se remit sur ses pieds, pour se précipiter vers ce qui lui semblait être une lueur à peine visible. Il se retrouva à bout de souffle devant une sorte de passage, comme une ouverture voilée par un rideau aussi sombre que le lieu où il se trouvait. Il s’avança avec circonspection et allait tirer la tenture quand une main venait de l’autre côté le précéda. Un large faisceau de lumière l’aveugla et il du mettre son bras devant ses yeux pour supporter la clarté nouvelle. _ Et bien, un problème Kael ? Le jeune prince reconnu aussitôt la voix de son ami Raekwon. Il cligna des yeux et reconnu enfin la silhouette du mercenaire. _ Tu n’imagines pas à quel point je suis heureux de te voir. Tu sais où nous sommes ? _ Mais enfin, à la taverne. J’allais te demander ce que tu faisais dans le cellier, mais je crois que tu as simplement abusé de quelques bouteilles… _ Non ! Enfin, si… peut-être. Kael passa alors à travers l’ouverture et se retrouva dans la salle secondaire du cabaret. Il fut tenter de regarder derrière lui, derrière la tenture… Et finalement ne le fit pas. Il avait du réellement abusé de l’alcool et n’était même pas rentré… Il soupira, à la fois de soulagement et de dépit. Il ne tenait décidément pas l’alcool. Il s’avança dans la pièce et s’affala sur l’une des banquettes couvertes de coussins. Il avait l’impression d’avoir un marteau de guerre nain qui lui fracassait le crâne. _ Voilà ce que c’est d’abuser des bonnes choses. Repose-toi le temps de reprendre un peu de lucidité, puis rentre chez toi. _ Vous partez à l’aube ? _ Oui. _ Amenez-moi avec vous. _ Je ne crois pas. Pas dans ton état en tout cas. Kael eut un sourire amer. Evidemment que Raekwon le refuserait dans son groupe. Il devait avoir l’air pitoyable avec sa gueule de bois. Il se passa une main devant ses yeux douloureux et quand il finit de faire glisser sa main sur son visage et qu’il avait rouvert les yeux, il crut voir une forme passer dans l’ombre devant lui. Il se redressa d’un bond et regarda Raekwon qui n’avait pas bougé. _ Tu as vu ? _ Voir quoi ? _ Là, l’ombre ! _ Décuve Kael, tu as du rêver. Rêver. Rêver… Oui, sûrement. Mais à peine avait-il regagné ses coussins que l’ombre apparut à nouveau mais derrière Raekwon. C’était une femme… Aux longs cheveux noirs qui cachaient presque entièrement son corps nu. Et avait une lame à la main et s’apprêtait à l’abattre sur le mercenaire. Le jeune elfe sylvain se précipita vers l’ombre. Elle le fixa de ses yeux. Il en resta interdit et stoppé en pleine course. Son regard le transperça de part en part. Il en resta comme pétrifié. Il ne réussit qu’à crier. _ Raekwon, attention !!! La silhouette s’évanouit, Raekwon et la salle de la taverne aussi et Kael ouvrit des yeux exorbités, dans sa chambre, en sueur, haletant, assis sur son lit. Baigné par la lueur blafarde de la lune. Kael se leva d’un bond, encore secoué par la montée d’adrénaline qu’avait provoquée son rêve. Et ouvrit la fenêtre de sa chambre à la volée pour venir s’appuyer à la rambarde du balcon. Il revoyait ce regard… Il respira profondément l’air frais de la nuit et revisita son périple chimérique. Mais il ne voyait plus que les yeux de cette belle femme. Des yeux envoûtants, terribles et pourtant inoubliables. Rien que par leur couleur. Cette femme avait les yeux d’une louve. … Au petit matin, un valet frappa à la porte des appartements du prince héritier. Kael était assis à son bureau, l’air sinistre. Il n’avait pas réussi à fermer l’œil du restant de la nuit et l’alcool n’avait pas aidé à lui offrir le repos. Devant lui, une liasse de feuilles éparses n’arborant que des croquis d’yeux de femme, tous griffonnés sans exception. Kael avait la tête pendant mollement sur le dossier de son fauteuil. Le valet, peu accoutumé à voir le jeune prince dans cet état, se fit le plus discret possible. Il déposa le plateau du petit déjeuner et disparut aussitôt, en fermant la porte avec maintes précautions. Malheureusement pour son humeur, la porte se rouvrit trop rapidement à son goût, laissant apparaître une mère aimante et un peu trop attentionnée. _ Mon fils, mais enfin que t’arrive-t-il ? Serais-tu souffrant ? Quelle mine affreuse ! Et cette tenue… Voudrais-tu passer pour un va-nu-pieds ? Oh, que la grâce d’Elenzel soit tienne ! Tu es encore allé dans les bas quartiers… Mais enfin que te passe-t-il donc par la tête pour aller dans des coins aussi mal famés ? _ Mère… Je vous en prie… Moins fort… _ Moins fort ?! Moins fort ! Mais mon petit, tu l’as bien mérité ! Et qu’est-ce que ceci ? Elle avait saisit une des nombreuses feuilles qui s’affichaient sur le bureau. Elle la regarda avec un air à la limite entre la consternation et indignation. Elle plissa les yeux qui ne devinrent que deux fentes emplies de reproche. _ Et elle ? Qui est-ce ? Une nouvelle traînée qui aurait offert ses charmes au grand benêt que tu es ? Dire que tu es en âge de te marier avec une des filles les plus convenables du royaume et tout ce que tu trouves à faire, c’est gribouiller les yeux d’une… d’une… _ D’une illusion qui a hanté mes rêves cette nuit… _ … La reine resta bouche bée devant sa réponse. Elle laissa le dessin charbonné au sol et son visage devint blême. _ Qu’entends-tu exactement par là ? _ Je n’entends rien du tout. Je l’ai vu en rêve. Des yeux magnifiques… Irréels… _ Oh non mon fils, ne me fais pas ce coup-là ! Si c’est ta nouvelle excuse pour ne pas prendre compagne, je ne marche pas. Me prendrais-tu pour une idiote ? _ Mère… Vous êtes désespérante. _ Quoi ?! Oh, mon cher fils, je sens que nous allons avoir une bonne discussion avec ton père. Ces enfantillages ne peuvent plus durer. Tu es le prince héritier, un jour tu règneras sur tout le royaume de Bath’ière. Et une attitude désinvolte comme la tienne ne sied pas à un futur roi. _ Cela est si dur à admettre que je puisse avoir été sensible au regard d’un songe ? _ Tu es désespérant ! _ Et pas en état de tenir une conversation cohérente. _ A qui la faute ? Tu as d’ailleurs d’étranges fréquentations depuis quelques temps… Ca ne peut plus durer ainsi. Et ton ... Comment s’appelle-t-il déjà ? Rakwan ? _ Raekwon. _ Peu importe. Il a une très mauvaise influence sur toi ! Je ne veux plus le voir au palais. _ Mère ! Il est le meilleur maître d’arme que je n’ai jamais eu. Vous n’allez pas le chasser ainsi ? De tout façon, il n’est pas là. Il est en mission pour plusieurs jours. _ Tant mieux. Comme ça au moins ça t’évitera de courir dans les bas quartiers durant ce temps-là. _ Vous êtes injuste, mère. J’allais déjà là-bas avant son arrivée et vous le savez très bien. _ Justement, il est temps que cela cesse. Et ça ne porte pas à discussion. Je refuse que tu y retournes. Et à présent, rends-toi présentable. Nous avons un déjeuner avec les conseillers de ton père. Il manquerait plus que tu leur fasses mauvaise impression. » Son regard tomba sur les dessins et elle les balaya de la main. _ Et tu me fais disparaître tout ceci ! De ton bureau et de ton esprit. Crois-moi, je vais faire en sorte que tu n’es plus le temps de laisser ton esprit vagabonder vers de telles divagations. La reine se retira alors dans un tourbillon de mousseline vert d’eau, laissant le silence reprendre sa place dans la chambre. Kael soupira. Il saisit alors l’un des dessins et observa le regard qui se dissimulait derrière de larges hachures d’énervement. Et il chiffonna violement le papier avant de le jeter au loin. _ Qu’un rêve… Juste un rêve. Il laissa sa tête retomber dans ses mains, les bras accoudés sur le bureau. Il laissa ses doigts glisser dans ses cheveux ébouriffés puis se leva péniblement. Il devait faire bonne figure à présent où sa mère n’aurait de cesse de lui faire des reproches. Il se déshabilla et rejoignit sa salle d’eau personnelle. Là, l’eau d’une source approvisionnait directement un bac qui pouvait être chauffé. Mais ce matin-là, Kael y entra directement, espérant sortir de sa torpeur par le choc d’une eau glacée. Peine perdue. Mais après quelques ablutions, il était au moins propre et ne sentait plus l’alcool. Il avait les sens engourdis par le froid mais semblait un peu plus lucide. Il entoura sa taille d’un drap de se planta au milieu de la pièce, le regard perdu dans sa propre image que reflétait un miroir. _ Voilà ce qui arrive quand on offense une déesse… Te voilà envoûté par l’un de ses songes. Tu n’es qu’un imbécile mon pauvre Kael. Il décocha alors un magnifique coup de poing dans le mur. Mais dans son geste, le miroir vacilla et tomba au sol pour s’y briser en mille morceaux. Kael eut les épaules et la tête qui tombèrent devant cette nouvelle déconvenue. Désabusé, il s’agenouilla, le poing en feu et ramassa uns à uns les morceaux épars du miroir. Il prit un temps fou pour en ramasser la plupart et finalement jeta la tout dans un coin et sortit de la salle d’eau, en faisant attention de ne pas marcher sur l’un d’eux. De retour dans la chambre, il s’assit sur le lit et finit par s’y laisser tomber de tout son poids. _ Ca ne peut durer ainsi… Je ne peux rester ainsi, sans agir, à regarder le monde tourner autour de moi et de n’en être que le pantin. J’étouffe ! Ce palais ressemble de plus en plus à un tombeau dans lequel je vivrai jusqu’à la fin des temps… Ses poings se serrèrent à nouveau, mais la douleur à son poing droit se rappela aussitôt à son bon souvenir. Il le ramena alors devant ses yeux et le frotta de son autre main. Kael était à présent d’aplomb mais son cœur était toujours maussade. Laissant ses pensées errer, les images du rêve lui revinrent inévitablement une à une… Il trouva ironique de se sentir perdu comme dans les ténèbres impalpables du songe. Ce fut alors comme un coup de tonnerre dans son esprit : et si ça n’avait pas été qu’un simple rêve ? D’abord, voyant cela comme une pensée absurde, cette idée fit son chemin. Et au bout de quelques instants, Kael fut quasiment certain d’une chose. S’il voulait rencontrer cette femme, ce serait en suivant Raekwon ! Et puis n’était-elle pas un danger pour son ami ? Le prince se leva alors d’un bond, les sourcils froncés. Il se précipita à son bureau et saisit l’un des dessins. _ Je sais ce qu’il me reste à faire. Il abandonna le morceau de papier qui retomba en virevoltant tandis que Kael s’appliquait déjà à se vêtir. Il ne mit évidemment pas une tenue convenant à un repas à la cour. Non, il enfila ce qui se prêtait d’avantage à un quelconque mercenaire. Pantalon, veste et bottes de cuir noir sous une ample cape verte sombre. Diverses armes vinrent parfaire le tout. En le voyant, personne n’aurait deviné l’ascendance royale du jeune elfe. Il ne prit même pas le temps d’observer le rendu final de son accoutrement pour débouler hors de la chambre, laissant les portes grandes ouvertes derrière lui et ajustant une large besace sur son épaule. Il évita les grands couloirs trop fréquentés et prit la direction des cuisines. Là, il enfourna dans sa besace des provisions pour tenir quelques jours sous les regards dubitatifs de quelques marmitons qui ne reconnurent qu’à grand peine le prince héritier du royaume dont les cheveux ruisselaient encore. Celui-ci les gratifia d’un large sourire et disparut aussi vite qu’il était venu, laissant les jeunes gens interrogatifs. Kael rejoignit ensuite les écuries avec une humeur de plus en plus radieuse. Non, l’alcool n’était pas le fautif à son état et le sentiment de faire enfin ce qu’il désirait de son existence avait ôté toute trace de la grisaille qui enserrait son crâne et son cœur. C’est donc d’un pas allègre qu’il poussa la porte d’un des box et qu’il harnacha l’un des chevaux du haras familial. Cela lui prit peu de temps, habitué depuis très jeune à ce genre d’exercice. Il ne mit que quelques petites minutes avant de reprendre la direction de la sortie. Mais il s’arrêta net devant une petite silhouette silencieuse qui lui faisait face. Les grands yeux noirs perçants de sa jeune sœur le fixaient. _ Aelianel ? Mais à croire que tu me suis… _ Grand frère. Tu t’en vas ? Pourtant, mère ne t’a-t-elle pas dit qu’il y avait un repas important ce midi ? _ Je suis au courant. Mais je ne pourrais pas y assister. _ Pourquoi ? C’est un repas officiel, tu te dois d’être présent. Tu pars où pour filer ainsi comme un voleur? Kael regarda autour d’eux comme s’il avait soudain la crainte d’être surpris par une autre personne. Il s’agenouilla devant sa sœur et prit ses mains dans les siennes. Elles étaient si menues et fines qu’il avait peur de les briser en les serrant trop fort. Il resta une seconde le regard braqué sur ses jolies petites mains toutes blanches puis leva les yeux vers sa chère sœur. Elle, elle le fixait avec cette expression de maturité et cette impassibilité qui troublaient toujours son frère. _ Je pars pour la frontière. J’en ai pour quelques jours tout au plus. Je serai revenu avant que tu ne t’inquiètes. _ La frontière ? _ Oui, tu vois je ne quitte pas le royaume. Je vais voir un ami et je reviens. _ Tu ne peux pas envoyer un message à ton ami pour que, lui, vienne? _ Non, ma belle Aelianel, je dois y aller en personne, j’ai besoin de parler avec lui de quelque chose d’important. _ Mère et père ne sont pas au courant, je suppose? _ Je ne les ai pas averti. Tu voudras bien le faire pour moi ? _ Ils ne t’auraient pas laissé partir sinon, hein ? Tu esquives la tempête pour ne pas avoir une interdiction formelle de quitter le palais. J’ai entendu mère ce matin… _ Tu es une petite maligne. Bon, je te promets je reviens dans trois jours. Voilà, rassurée ? _ Non, mais si c’est important. _ Très important. Mon ami est peut-être en danger, je dois l’avertir. _ Sois prudent alors. _ Je te le promets. Je n’ai aucune envie de m’attirer plus d’ennuis que je vais déjà en avoir en revenant. La jeune fille qui semblait à peine entrer dans l’adolescence baissa la tête et se recula dans un mouvement qui ouvrait le chemin. Kael se releva alors et la gratifia d’un tendre baiser sur le front. Puis il saisit les rênes de sa monture, sortit des écuries pour monter aussitôt en selle et lancer sa monture au galop. Aelianel resta sur le seuil de la grande porte, regarda son frère disparaître trop vite de sa vue. L'enfant des loups (part 5)...suite du chapitre 2. Le soleil avait commencé sa descente dans le ciel automnal. La ville elfique était paisible comme toujours, les rues seulement animées par les voix de quelques marchants, de passants et le chant joyeux des oiseaux migrateurs qui se ressemblaient pour leur départ imminent vers le sud. Kael s’était attardé un instant pour les voir virevolter, au-dessus des arbres aux teintes d’or et de feu, en larges masses sombres et fascinantes, telles des troupes d’armées sur les plaines de Lémoriade. Le jeune prince n’avait pas connu la guerre, trop jeune pour n’en connaître que les récits des bardes. Ces oiseaux lui firent penser à ses combats fantastiques qui avaient sévi moins d’un siècle plus tôt et éveillaient son imaginaire. A cette époque, les elfes sylvains de Talinn ne s’étaient que peu impliqués dans ce combat qui opposa Elfes Sylvains, Hauts Elfes et Humains contre des races plus anciennes : drows, semi hommes et quelques elfes Mortis que beaucoup avaient fini par nommé les elfes maudits. A leur tête, il y avait une magicienne elfe maudite impitoyable qui s’était dressée contre tous et en était morte, l’épée à la main. Elle marqua tant les esprits de l’époque que d’elle naquit une légende, la légende de la Dame Sanglante… Le jeune homme réalisa que ses pensées s’étaient bien assombries tout à coup. Le retour des drows sûrement, la croyance populaire affirmant que drows et elfes maudits étaient de même engeance. Kael
avait repris sa route et arriva à la taverne, une petite bâtisse sans
prétention acculée aux racines d’un arbre centenaire. C’était un lieu de
mauvaise réputation, où elfe, humain et parfois même nain se rencontraient pour
des affaires plus ou moins claires, plus ou moins légales. On parlait même de
règlements de compte sanglants et d’étranges disparitions. Mais c’est en connaissance
de cause qu’il poussa la porte de bois pour pénétrer dans la salle commune. Il
portait une large pèlerine en laine grossière sur une tenue de rôdeur des plus
banales et des plus sobres. Il n’avait pas l’intention d’attirer l’attention
sur lui, ayant fait la mauvaise expérience d’être trop repérable la première
fois qu’il était venu. A présent, il était presque un habitué que le tavernier
salua d’un signe de la main. Le jeune prince s’avança alors dans la salle et
rejoignit le comptoir. Kael
trouva le tavernier un peu trop curieux tout à coup, alors que celui-ci lui
servait une chope de bière naine. Chope
en main, le « rôdeur » s’éclipsa par une porte discrète du fond de la
pièce. Après avoir emprunté un escalier de bois, il déboucha dans une petite
salle creusée à même la terre dans l’enchevêtrement des racines du vieil arbre.
Les murs bruts étaient habillés de tapisseries anciennes et le lieu comptait quelques
meubles simples mais confortables. La lumière tamisée de quelques bougies
rendait le lieu intime et agréable. C’était le coin des habitués et des
échanges qui nécessitaient un peu … d’isolement. Kael connaissait l’endroit
pour y avoir passé pas mal de temps avec des rôdeurs et des mercenaires en tout
genre, mais aussi régulièrement avec quelques femmes de petite vertu. Le
tavernier avait annoncé que Raekwon n’était pas là, pourtant le jeune prince ne
fut pas surpris de voir le mercenaire confortablement installé à une table. Ce
qui le surprit par contre, c’est que le mercenaire n’était pas seul. Il était accompagné
de deux autres hommes que Kael ne connaissait pas, et le prince eut tôt fait de
comprendre que son ami humain n’avait pas attendu après lui pour recruter des
volontaires pour ce travail. C’est donc un peu piqué au vif qu’il s’attabla à
son tour. Face à lui, se tenaient donc Raekwon, un elfe lunaire et « un »
fée. Curieuse alliance, ne put que
penser Kael, surtout dans la région. Fée et elfe lunaire étant généralement
originaires du vieux continent de Varen’ka, de l’autre côté de la Mer Centrale,
ils étaient bien loin de chez eux... Il prit un court instant pour examiner ces
deux nouveaux venus. L’elfe avait des cheveux lisses et d’un noir bleuté qui
tombaient souplement sur ses épaules. Sa peau était pâle, tirant légèrement sur
une teinte grisée. Il avait un visage allongée et bien dessiné dont on ne voyait que les yeux : comme chez tous
les elfes lunaires, ils avaient, dans la pénombre, ce reflet étrange de ceux des
prédateurs nocturnes. Les elfes lunaires étant capables comme eux de voir
parfaitement dans l’obscurité. « Le » fée, pour sa part et
contrairement à la croyance populaire, affichait une très haute stature
musculeuse, de très longs cheveux blancs bleutés et deux paires de longue ailes
repliées qu’il cachait à peine sous une longue cape. Kael n’avait pas souvent
l’occasion de voir des fées se montrer ainsi, les fées étant un peuple des plus
secrets. Et pour ajouter à sa surprise, Kael dut constater que le fée n’était
pas beaucoup plus âgé que lui et que ce fut lui également qui engagea la
conversation. Il avait une voix grave et mélodieuse, qui charmait au premier
son. Et son elfique était parfait. Il déposa une lourde bourse sur la table. _ Voilà
déjà pour vous, le reste, une fois que j’aurai des informations valables. Je
dois savoir ce qui se trame à la frontière Est, c’est tout ce qui m’importe. Les
deux nouveaux mercenaires se regardèrent puis se tournèrent vers Raekwon qui
leur fit un signe d’acquiescement de la tête. L’elfe lunaire tendit alors le
premier une main vers Kael, main que le jeune elfe sylvain serra. Kael
fut surpris du nom que lui donna le fée. Nei… C’était le nom de l’impératrice
des fées du royaume de Cehilan… Mais l’intervention de Raekwon lui fit oublier
sa réflexion. C’était la première fois que le mercenaire donnait son nom au
complet depuis que Kael l’avait rencontré en ce même lieu. Il finit par
afficher un petit sourire en coin, satisfait de la tournure des évènements. |
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