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    L'enfant des loups (part 4)

    Chapitre 2

    Kael


    Le bruit du cuir durci des semelles de bottes résonnait à un rythme mesuré et lent sur le marbre noir de la grande pièce. Dans un coin, le jeune page n’osait faire le moindre geste et encore moins la moindre réflexion. Il portait encore entre les mains la cause de l’agitation de son maître. La missive venait d’une troupe d’éclaireurs qui avaient été envoyés deux jours plus tôt à la frontière Est. Et les nouvelles n’étaient pas très bonnes. L’elfe d’un grand âge aux cheveux noirs grisonnants arpentait son bureau comme un lion en cage. Il agissait souvent ainsi lorsqu’il était contrarié ou qu’une situation demandait une réflexion minutieuse. Il semblait imposant à cet instant, dans sa grande et longue tunique richement brodée d’un profond vert feuillage un peu miroitant. Dans un des sièges de bois précieux qui faisaient face au bureau, un autre elfe sylvain, plus jeune et à l’allure moins stricte, jouait nonchalamment avec un sceau de bronze.

    « Encore une attaque drow. Décidément, les elfes noirs sont de plus en plus agités ces derniers temps. Des décennies que nous n’avions plus eu a nous soucier de leur présence et nous voici avec trois attaques en moins de deux mois.
    _ Calmez-vous, père. La faim a du les pousser à sortir de leurs trous. L’hiver a été rude cette année et les récoltes de l’été précédent n’étaient pas les meilleures que nous ayons connues. Eux, bien plus que nous, ont du en pâtir.
    _ Ce n’est pas faux, mais je crains que ça n’ait rien à voir. Les attaques étaient bien préparées, implacables et faite par des drows en pleine santé. Et que je sache les réserves de blé n’ont pas été pillées.
    _ … seules les vivres périssables et le bétail ont été emportées, je sais. Le reste a été détruit… Ce qui n’exclue pourtant pas l’hypothèse d’une famine chez eux.
    _ Je ne sais pas. Ils n’ont laissé aucun survivant, pas même les enfants.»

    L’elfe s’assit à son tour cessant enfin d’arpenter la pièce de long en large. Il regarda son fils. C’était un jeune homme d’une centaine d’années à peine, mais à la musculature marquée par une formation guerrière et une allure noble forgée par une éducation de lettré. Celui-ci cessa de jouer avec le sceau royal et le reposa sur le bureau avant de venir s’accouder sur ses genoux, en joignant ses mains.

    « Les drows ne sont pas connus pour être magnanimes. Ceux qu’ils ne tuent pas sur place, ils les tuent à petit feu dans leurs souterrains. Bref, chercher à comprendre sans avoir tous les éléments en main me parait bien inutile. Pourquoi ne pas envoyer certains de vos hommes faire leur enquête. Nous pourrions alors appréhender la situation avec plus de lucidité.
    _ Des soldats ? Les drows les massacreraient à vue. Non, je suis d’accord avec toi sur le principe, mais il faut des hommes plus… discrets.
    _ Des mercenaires ou des rôdeurs, dans ce cas. Pourquoi pas. J’en connais plusieurs qui ont ma confiance et qui savent se montrer excellents dans ce genre de mission.
    _ Tu penses à quelqu’un en particulier, n’est-ce pas ?

    Le jeune elfe eut un sourire en coin. Il se redressa et fixa son père avec une pointe de provocation au fond de ses yeux verts. Le père eut alors une expression un peu pincée car il avait sa réponse. Il prit dans un même temps une feuille de parchemin, une plume et commença à rédiger un message. L’encre noire glissait rapidement sur la texture lisse du papier de qualité.

    « Si tu penses qu’il fera l’affaire, je ne dis pas. Mais tu sais que je n’aime pas beaucoup donner de telles responsabilités à des gens qui n’ont pas encore réellement fait leur preuve. Et ce nouveau venu, un humain de surcroît, ne m’inspire pas la moindre confiance. Il a le regard d’un être bien plus vieux qu’il n’y parait. Méfies-toi quand même de lui.
    _ Père, voyons, lui reprochez-vous d’avoir une vie privée qu’il veuille garder pour lui-même ?
    _ Non, bien sûr que non, mais je ne fais pas confiance à un humain qui a un regard plus perçant que certains immortels et qui a su s’intégrer dans les plus hautes sphères de la cour aussi facilement. Sans compter ces marques qu’il arbore sur la peau. Je le soupçonne d’être un mage bien plus qu’un mercenaire.
    _ Et alors père, seriez-vous devenu suspicieux envers les mages ?
    _ Ne dis donc pas de bêtise, Kael. Je suis prudent. Et toi… Tu ne l’es pas assez. Que ce soit vis-à-vis de ce mercenaire ou des drows. Fais montre de plus de réserve mon fils, on est jamais trop méfiant… Tiens, voilà de quoi engager les meilleurs mercenaires que tu pourras trouver. Et si tu le juges à la hauteur, fait comme bon te semble, mais ne viens pas dire que je ne t’aurais pas prévenu.»

    Kael se leva et saisit le parchemin et après avoir jeté un coup d’œil rapide sur les écrits, le roula soigneusement pour le faire disparaître dans un repli de son manteau de cuir brun. Il ajusta sa tenue et fit un salut protocolaire à son père.

    « Ne vous en faites pas, père. Je viendrai vous faire le rapport de cette mission moi-même dans deux ou trois jours, tout au plus. »

    Le jeune prince fit alors demi-tour et sortit du bureau, non sans un regard amusé pour le page qui profita de l’occasion pour s’éclipser lui aussi. Le roi Kildan Aldaron avait la réputation d’un roi juste et sage, mais ces colères restaient légendaires au point que tout le monde les craignait sans forcement de raison. Et le jeune page en était l’exemple même. Kael oublia vite cette petite scénette amusante pour accélérer le pas et rejoindre la cour extérieure, là où le mercenaire l’attendait sûrement déjà pour leurs passes d’armes quasi quotidiennes. Et Kael avait vu juste. A l’ombre d’une des colonnes de marbre recouvertes de végétation, se tenait adossée la haute silhouette sombre d’un homme qui, en retirant la capuche qui couvrait sa tête, révéla une blanche chevelure mi-longue. Un homme aux yeux d’un bleu rare qui vinrent s’arrêter sur le prince qui déboulait rapidement dans le lieu ouvert.

    « Raekwon ! Pardonne mon retard, mon père m’a convoqué à la dernière minute.
    _ … »

    Le mercenaire s’était simplement décollé de la pierre pour se planter sur ses deux jambes. Un peu plus à la lumière, on pouvait voir un humain, en apparence d’une trentaine d’année tout au plus, à la peau basanée que d’étranges dessins clairs, comme des cicatrices rituelles, décoraient sur plusieurs parties visibles. Il portait un long manteau à capuche, en toile épaisse et noire, orné de plusieurs ceintures de cuirs tant sur la taille que sur le reste du vêtement, à la mode de certains nomades du sud. Il observait la progression de Kael sans un mot.

    « Et tu vas apprécier d’avoir attendu, j’ai du travail pour toi. C’est une mission bien payée. Ca t’intéresse toujours ce genre de chose ?
    _ Dis-m’en plus. »

    Kael sortit alors la missive royale et la tendit à Raekwon. Celui-ci la saisit, la lut rapidement avant de la refermer pour la rendre. Il se mit à faire quelques pas comme pour quitter calmement la cour, Kael lui emboîtant le pas aussitôt. L’elfe et l’humain cheminèrent ensemble vers la sortie du palais.

    « Des drows. Je pensais la région épargnée de leurs excursions à l’air libre.
    _ Justement, nous aussi. Il n’y avait pas eu de telles attaques depuis ma petite enfance. Mon père à l’air plus inquiet à ce sujet qu’il ne veut le dire. Alors, tu serais intéressé ?
    _ Oui. Mais je ne tiens pas à faire équipe avec des incompétents. Mieux veut un petit nombre de mercenaires aguerris. Je peux me charger de les recruter pour toi.
    _ Tu es sûrement meilleur juge que moi, mais dans ce cas, je veux t’accompagner. »

    Raekwon s’arrêta et examina soigneusement Kael de la tête aux pieds. Puis reprit la marche.

    « Rejoins-moi à la taverne en ville en fin d’après-midi.
    _ J’y serai… Et je suppose qu’on oublie nos quelques passes pour aujourd’hui ? »

    Raekwon n’eut qu’un léger sourire amusé pour l’elfe avant de s’éloigner en direction des portes du palais et de rejoindre la ville. Kael resta à regarder cet étrange personnage qu’il avait rencontré il n’y avait que quelques semaines mais qui lui avait laissé l’étrange impression d’avoir un passé sombre et secret, ainsi qu’un choix de vie entièrement tourné vers le combat, sous toutes ses formes. Au point que Kael et lui s’étaient trouvé une sorte de jeu assez insolite: le prince défiait régulièrement le mercenaire en duel. Mais l’elfe n’avait pas encore trouvé une seule arme avec laquelle le mercenaire se trouvait en défaut. Et loin d’éveiller jalousie et rancœur, le jeune noble s’en amusait ouvertement, admiratif de la maîtrise de Raekwon qui portait le combat au rang d’art.

    A présent seul, Kael revint lentement sur ses pas, la tête basse, perdu dans ses pensées. Les paroles de son père à propos de Raekwon lui revinrent, mais il les balaya bien vite. Lui, avait confiance en cet étrange personnage même s’il était un peu froid, distant, limite désinvolte et avare de mots. Il traversa la cour baignée de soleil et s’y arrêta un instant pour admirer le temps radieux et exceptionnel en cette fin d’automne. Il soupira de ne pouvoir apprécier d’avantage la douceur de ce jour et rentra pour rejoindre ses appartements. Depuis la galerie du premier étage, une jeune fille à la belle chevelure brune les avait observés tout au long de leur échange sans se manifester. Mais quand Kael monta à sa hauteur, elle lui fit une simple révérence. Le prince la regarda avec une expression attendrie. Il s’approcha d’elle et la prit dans ses bras.

    « Et bien Aelianel, que fais-tu ici ? Tu ne devrais pas être auprès de ta préceptrice ?
    _ Je lui ai faussé compagnie, la journée était trop belle pour s’enfermer dans une bibliothèque poussiéreuse, tu ne crois pas ?
    _ Tu prêches à un converti, petite sœur, mais Mère ne va pas apprécier cette petite entorse à ton éducation.
    _ Ca m’est égal. Après tout, je suis avec toi.
    _ Ah ah ah, me voici devenu ton excuse !
    _ Et oui. Et je compte bien passer cette journée avec toi.
    _ D’accord, d’accord, tu as gagné. Mais jusqu’à la quatrième heure après le zénith seulement, j’ai à faire ensuite.
    _ Parfait ! »

    Et la jeune fille emmena son frère à sa suite en le tirant par le bras, le sourire aux lèvres et la joie de vivre sur le visage.